J’ai fini par expédier mes films à un labo photo. A Brisbane. La métropole la plus proche d’ici. Je les accumulais depuis quelques mois. Après une dizaine de jours d’attente, je reçois enfin un lien dans ma boîte mail. Mon cœur fait un bond. J’adore cette sensation. Ce quelque chose de déterminant. Sur le point de se produire. Mon attention, soudain entièrement accaparée. Prête à plonger. Dans ce tunnel dont elle ne sortira pas avant le dernier cliché. Chaque image aura le potentiel de me propulser. Dans un moment distinct, qui aurait tout aussi bien pu être effacé. Mais on n’oublie jamais complètement. Tout est toujours là. Quelque part. C’est rare, de ne plus du tout se rappeler.
Un peu de contexte: Dans le cadre de mon Working Holiday Visa, j’ai la liberté de voyager, travailler et résider en Australie pour un an. Ce visa est renouvelable deux fois, sous certains conditions que je n’expliciterai pas ici. C’était encore ma première année. Pendant exactement quatre mois, j’ai travaillé pour Marla Travellers Rest. Le temps de 38 à 45 heures par semaine, je me changeais en housekeeper, shop attendant ou kitchen hand. Mon équipe : un rafraîchissement dans ce désert harassant. Une quinzaine de personnes. Venant des quatre coins du monde. De 20 à 35 ans. Un turnover assez régulier. Toujours une nouvelle recrue à rencontrer.
Mais cette période fut avant tout un retour à moi. Une retraite. Un exercice mental et physique. Un sacrifice de tout ce que j’avais emporté jusqu’à lors. Une purge de ce que je n’avais jamais réussi à lâcher. L’occasion de me retrouver, tout en rompant avec les anciens schémas. Ceux que je voulais reléguer au passé.
C’était du 2 septembre 2025 au 2 janvier dernier.
Pourtant, on ne se réinvente jamais complètement. Vous savez ce qu’on dit. Chassez le naturel et il revient au galop. Le désert. La terre rouge. Les journées de huit heures sous les caméras de surveillance d’un management toxique. Les rencontres. La solitude. La chaleur. La lumière aveuglante. L’absence. La nuit. Les étoiles. La chambre vide. Le brouhaha, derrière la fenêtre. La musique, sur l’enceinte JBL qu’on a tous payé. Les murs, comme du papier. L’obscurité. Les levers de poids sous fond de techno. La peau brulant sous le soleil. L’air conditionné. La nourriture pourrie dans le frigo. Le générateur électrique, qui ne cesse jamais de tourner. Les mouches, en quantité. L’expérience du temps. Les battements du coeur. L’adrénaline. La tristesse. Les fous rires. Les coups de sang. Les courses à pied. Cette idée fixe. De m’envoler. L’ovale. Pelouse verte clinquante. Dans ce désert à la flore clairsemée. Les couchers de soleil solitaires. L’attente. Sa silhouette de l’horizon. Son poing, que j’entends doucement toquer. Les discussions sans parler. Les aborigènes. Les scènes de vie. Fragmentées. La violence. La découverte. La tendresse. L’apprentissage. La connaissance. L’Australie. La vraie. Réalité. Mes déboires diplomatiques. L’incompréhension. Les chocs culturels. Les responsables hiérarchiques. La perplexité. L’empathie. Le contrôle. La protection de soi. La perte de contrôle. Les retranchements. La fièvre. L’amertume. La sueur. La passion. Les corps et les destins liés. Les portes qui s’entrouvrent. Celles qui s’ouvrent, à la volée. Celles qui te claquent à la gueule. Tout contre ton nez. Tout ça. Tout ça m’a permis de me retrouver. Moi qui m’était un peu oubliée. A force de rester, j’ai pourtant fini par m’égarer.
Le téléchargement est lent. Je suis fébrile. J’ai peu de temps. Je dois travailler dans vingt-cinq minutes. Je devrais attendre un moment plus opportun. Mais. Impossible de résister. Ça y est. Enfin. Ça a fini de charger. Je décompresse le dossier. Double-clics. J’y vais.
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