Le bruit que fait le silence, #2

Dans « White Fish », deuxième épisode de la mini-série « Le bruit que fait le silence », on attend auprès cette inconnue déjà rencontrée. On s’envoie de la bière tiède en fixant un parking déserté. On se replonge dans cette attente interminable, familière à l’enfance. Claque la porte à un long cycle. Celui des espoirs désillusionnés.

Devenir floue
7 min ⋅ 02/05/2026

L’enceinte de son vieux pick-up crache un son délétère. Quand les basses sont trop fortes, ce n’est plus de la musique qui en sort. Ce ne sont plus des notes. C’est la toux d’un vieil appareil électronique souffreteux. Incapable de transformer le message. Ça ne lui déplaît pas. C’est à peine si elle le conscientise. Quelque part, cela lui confère une certaine lecture de sa musique. Un autre prisme. Une version gâtée du titre S&M de Rihanna, déjà souillé par essence. La voix de la chanteuse s’efface dans un bourdonnement constant. C’est le frottement des pneus sur le macadam. 

Elle fixe la route. Ses deux mains sont déposées sur le volant. A la naissance de ses paumes. Juste ce qu’il faut pour adhérer au matériel sans s’en emparer. Quand elle vire, elle presse légèrement l’empreinte de ses carpes. Ne saisit jamais roue dans le creux de ses mains. Ça lui donne un air. Just flexing. C’est une impression qu’elle s’est autrefois donnée. Une habitude qu’elle a finalement prise. Tout se cache dans les subtilités. Au bout de ses doigts, des faux ongles menaçants. Teinte noire. Extrémités blanches. Une ligne de rose fuchsia entre les deux opposés. Entre son index et son majeur, une cigarette se consume. La fumée bleue disparaît sous les rafales d’air avalées par l’habitacle. Après avoir jeté son mégot par la fenêtre, sa main droite se pose sur sa cuisse pâle et charnue. Elle bat le rythme de la musique.

Mackenzie s’est levée au milieu de la nuit. Même les oiseaux étaient encore endormis. La route serait longue. Il fallait partir avant l’aube. 

Ça avait été des semaines d’attente. D’abord, l’idée. Ensuite, l’envie de la concrétiser. Finalement, le moment de négocier des congés. Et puis, les inscrire avec satisfaction dans son calendrier. 

Elle avait pensé à une surprise. Après tout ce temps à vivre loin l’un de l’autre. Arriver avant lui. Ramener de quoi passer un bon moment. Rafraîchir l’appartement avant qu’il ne rentre. Surpris. Méfiant. Et puis soulagé. Aussitôt, heureux et blagueur. Elle voulait lui faire plaisir. Être dans ses faveurs. 

Elle le voit déjà. Se garer avec précision. Sortir de sa caisse. Tentant d’identifier celle qui serait déjà parquée. Les questions, se bousculer dans sa tête. Son vêtement de travail orange fluo sur le dos. Le visage noirci par la suie. Le corps trempé par l’effort. Elle, radieuse, l’attendant sur le patio. Deux bières fraîchement décapsulées enfilées dans leur stubby coolers. La brise légère. En fond, les sons de l’été.

Les amortisseurs de sa voiture sont flingués. Les bosses et trous dans la route  meuvent sa chair. Malmènent sa poitrine. Ses seins sont toujours aussi lourds. Ils sont devenus explosifs. A chaque pas, une pointe de douleur. Elle n’en a parlé à personne. Ne se l’avoue même pas à elle-même. Une conviction s’installe. La rassure. Ça va passer. Ça partira tout seul. Elle continue de s’y raccrocher. A chaque fois que sa conscience se déporte, qu’elle pénètre la zone des angoisses, elle s’interrompt. Met un stop au cours de ses pensées. 

Son pied enfonce la pédale d’accélérateur. Le moteur crie. Plusieurs secondes à taper une pointe. Finit par trahir quelques signes de faiblesses. Une vague odeur lui effleure les narines. Un matériau brûlé. Alors, elle se rabat sur sa vitesse de croisière. Suit le tracé de son GPS. La ligne en surbrillance continue toujours tout droit. Elle a désespérément besoin d’être stimulée.

Sur les accotements, de la pelouse parsemée. De la végétation, carbonisée et raréfiée. Des cadavres d’animaux sauvages accumulés.

Les paysages défilent. Elle peine à conscientiser. La porte est verrouillée. Depuis des années., l’accès est bloqué. Elle-même a essayé de l’enfoncer. Mais elle reste anesthésiée. Elle ne ressent rien. Pas de peine. Ni de joie. Rien d’autre que de la vanité. Quand les autres s’esclaffent, elle, n’y arrive pas. Parfois, certains tentent d’établir le contact. Interceptent son regard. Elle ne s’y oppose pas. Ils ont l’air d’y trouver quelque chose. Ou justement, de s’y perdre. Mais dans ces initiatives, elle a du mal à déceler autre chose que des invectives.

Finalement, elle atteint le village. Ici, rien n’a changé. Ce sont les mêmes bâtiments. Aux mêmes emplacements. La même pelouse, tondue à raz. Les mêmes espaces publics. Désertés. Dans la rue principale, les mêmes personnes se traînent. A la sortie de l’école, les mêmes gosses se pressent. Les mêmes parents les y attendent. Radotant les mêmes anecdotes. Secoués par les mêmes préoccupations. Aux passants qu’elle connaît, elle joint le même index et  le même majeur. Lève les deux doigts en guise de salut. Simultanément, les gratifie du même hochement tête. Ses lèvres peinent à s’étirer. Ils la reconnaissent. Leurs regards s’éclairent. Souvent, ils s’exclament. Ouvrent rondement la bouche. Elle a l’image. Se passe du son. Mais elle a fermé boutique. Refuse de dévier. Se contente d’ignorer. 

Après une course discrète au supermarché, l’adolescente se gare finalement dans l’allée. Elle tapote deux fois sur l’écran noir de son téléphone. Plus que deux heures avant son arrivée. Une vague d’anxiété l’envahit, avant de se retirer. Après ces dix heures de trajet, elle se sent épuisée. Elle voudrait se jeter dans son lit. Se fondre dans le sommeil. S’évader dans cette autre dimension. Sa seule façon de se distancier des éclairs de lucidité qui la foudroient.

Elle connaît le truc. Sait où il cache sa clé. La tourne légèrement dans la serrure en enfonçant la poignée. A peine entrouverte, un jeune chat jaune et souple s’échappe entre ses jambes. La voilà propulsée dans l’entrée. Une pénombre moite et lourde. L’air saturé. La porte anti-feu se referme dans son dos en un claquement calfeutré. Tentant tant bien que mal d’évoluer, elle heurte une pile de vêtements souillés. Tâtonne les murs du bout des doigts à la recherche d’un interrupteur. Lorsqu’elle l’enclenche, la pénombre continue de planer.

...

Devenir floue

Par Lou Surya

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